Journalisme Total

margerie

Les morts sont toujours des gens formidables et il est très mal vu, pour des raisons évidentes de décence, de cracher sur une personne qui vient juste de mourir. Mais en ce qui concerne Christophe de Margerie, on a eu droit dès potron-minet (en langage médiatique, on appelle ça les matinales ) à un festival de politiciens venant exprimer leur peine étrangement commune de perdre un type formidable et les journalistes ne se lassaient pas eux non plus de narrer les exploits du héros mort, et Dieu (si il existe) que ça tombe bien pour le commentateur, dans des conditions rocambolesques et ô combien imprévisibles. On ne reprochera pas au journaliste de faire de ce décès un événement méritant la Une, ce qu’ils ont tous fait à l’exécrable et hypocrite exception de l’Humanité. Les responsabilités du PDG de Total sont en effet particulières notamment en terme de diplomatie pour la France mais on aurait aimé, et c’est peu dire, que le respect dû à l’être disparu, à ses proches comme à ses amis, ne soient pas un prétexte pour verser dans ce que , avec jeu de mot, on appellera le journalisme Total.

Car la mort de De Margerie, c’est aussi la disparition d’un PDG d’une entreprise très controversée dont il n’y a aucune indécence à faire le bilan. Or, impossible de trouver cet équilibre dans la totalité des reportages radio ou des portraits écrits que j’ai pu consulter. La seul polémique à ce sujet a concerné les tweets de @gerardfiloche desquels si je peux concevoir la maladresse, inhérente à l’exercice rapide et cadré du tweet, je n’hésite pas à dire que j’en partage le sens. Mais j’aurais l’occasion de parler de ce qui se passe dans le PS lors du prochain billet.

Pour en revenir aux médias, cette unanimisme de traitement bienveillant envers un grand patron (devenu ici grand comme on dit d’un grand bonhomme) et cette volonté de pleurer des larmes de crocodile sur ce qui était à leurs yeux une très belle plume du coq gaulois me met dans un état entre sidération ironique et un sentiment de fatigue immense. Il me rappelle surtout les propos très justes de Jean Luc Mélenchon lors de sa dernière intervention dans l’émission « On est pas couché » qui qualifiait les médias de « parti de l’ordre » établi cherchant à le protéger. Il suivait ainsi un argumentaire utilisé depuis de nombreuses années par des mouvements de critiques sociales des médias comme Acrimed. La mort de De Margerie apporte un nouvel argument à ces théories, même si je doute fort qu’il renforce le décalage entre le milieu journalistique et le reste de la société.

En effet, pour l’avoir testé auprès de collègues de travail peu engagés, l’événement semble vécu de manière assez traditionnelle avec ce mélange d’infériorité intériorisé face au « grand patron » et une certaine gentillesse naturelle face à quelqu’un qui vient de subir une tragédie. Et même ici, là où il y a presque 15 ans on a vécu de près la catastrophe écologique de l’Erika, le rappel de cet événement ne fait pas vraiment vaciller l’image du mort. Si les gens sont gentils, peut-on vraiment reprocher aux journalistes de l’être aussi ? Le délai Guillon, période pendant laquelle il est mal vu de blaguer sur une catastrophe, étant tombé en obsolescence même pas programmée, il va falloir commencer à poser les bases d’un délai De Margerie , période pendant laquelle il est impossible de blâmer médiatiquement un mort.

Et pour terminer en chanson, en hommage à cette partie immanquable du parcours de De Margerie, n’oublions pas notre performance de l’Eurovision !

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