Nuit Debout, l’énième avertissement

Il aura fallu des rassemblements quotidiens dans de nombreuses places de France, mais principalement à Paris, pour réveiller la « mauvaise humeur » qui somnolait, dépitée.  Ce n’est pas le seul, on y reviendra, mais c’est probablement le plus rigolo des paradoxes qui entourent le mouvement : des gens sont tellement fatigués qu’ils décident de passer la « Nuit Debout » et de refuser de rentrer chez eux. Si des mouvements similaires ont déjà eu lieu dans d’autres pays (15-M en Espagne, Occupy Wall Street aux Etats-Unis), c’est la première fois que la France ose la contestation hors cadre. Et ceci alors que le climat pesant du terrorisme et l’autoritarisme politique semblaient la seule et unique voie ayant le vent en poupe. Décidément, la politique reste une série sans fin qui, au moment où l’on commençait à s’endormir en ronchonnement, lance un plot twist dont nul n’est capable aujourd’hui de mesurer l’impact ni de deviner les conséquences.

Mises à jour et connexions limitées

Car « Nuit Debout » se plaît à déjouer les codes de l’écriture de la manifestation façon front syndical. Le mouvement se veut horizontal, les décisions et les assemblées sont régies par des règles démocratiques froides et strictes et, ce qui est le plus réjouissant selon votre serviteur, se prend à ne rien revendiquer. Ce qui apparaît à première vue comme une décision démagogique ultime, affirmer une revendication c’est diviser – rester dans le flou c’est attirer, se révèle à l’usage une efficace réponse à un ras le bol général. « Nuit Debout » ne revendique donc pas la tête de la loi travail, du PS ou de n’importe qui, le mouvement veut l’imposer par la force du changement et a choisi de rêver et de profiter de cette drôle d’union sacrée qu’il a réussi à former.

Pourtant cette alchimie n’a pu se créer que par un hasard dont on ne saurait dire s’il n’est que la traduction du décrochage complet du couple Hollande-Valls des réalités quotidiennes et des valeurs de la gauche ou plus banalement de la force des coïncidences. Il aura fallu en effet la conjonction de plusieurs astres – La loi Travail , le film « Merci Patron », la crise des réfugiés, le débat sur la déchéance de nationalité, les Panama Papers – pour que prenne forme ce à quoi pas grand monde n’aurait parié de l’existence il y a encore un mois. Un mouvement qui tente de s’éloigner de la violence idéologique et nuisible des extrêmes (anarchistes, fafs et antifas,…) , dont les rares principes protègent de la récupération politique et qui a su incarner pour un certain nombre de personnes, majoritairement du peuple de gauche, un retour aux valeurs communes écrasés par l’alliance libérale-autoritaire aujourd’hui au pouvoir.

Certes, « Nuit Debout » n’est pas parfait et va devoir se poser rapidement la question de ses limites. Le mouvement n’attire en effet pour l’instant pas massivement les minorités et ne peut être suivi dans son entièreté ni par les précaires dont la survie dépend d’un emploi qui l’est tout autant, ni par les ouvriers ou la classe moyenne qui doit également se lever le matin. Cela pose problème alors que celui-ci prétend être le porteur d’un message de ras le bol et de changement qui traverse la société entièrement. De la même façon, le mouvement n’échappera pas à devoir se poser la question de l’organisation de sa communication nationale, il se fait aujourd’hui battre par une droite qui veut le mater, pas plus qu’il ne pourra conserver aussi longtemps qu’il le désirera le flou sur les espoirs qu’il entend susciter. L’organisation horizontale ne saurait elle fonctionner efficacement, lorsqu’un mouvement atteint une certaine ampleur, qu’au prix d’un comportement exemplaire de tous dont « Nuit Debout » doit encore faire la démonstration.

Échecs et matins

Toutefois, ne boudons pas notre plaisir. Après des années et des années de rabâchage médiatique comme politique de l’inéluctabilité libérale et de l’abaissement des conditions de vie, l’indécence de l’élite et la lâcheté de la classe politique bien accompagnés par une éditocratie navrante ont permis la création d’un monument qui permet aux valeurs de gauche de se voir offrir une bulle d’air très précieuse. D’autant que la « Nuit Debout » remet au goût du jour des combats qu’on aurait cru anesthésiés, la disparité des revenus, l’écart des richesses, les dettes, les paradis fiscaux, les lanceurs d’alerte, le traitement des réfugiés et plus généralement le mouvement pose la question de notre incapacité à changer et à équilibrer le monde alors que jamais nous n’avons su extraire ses richesses.

Plus terre à terre, pour l’instant, la réponse politique du PS oscille entre la prise en pitié et la réponse autoritaire. Mais tous les partis feraient bien de ne pas mépriser cet évènement car si « Nuit Debout » ne revendique rien, le mouvement met surtout en lumière l’incroyable décrépitude des partis politiques et le mépris général qu’ils génèrent. Il est frappant de voir que des personnes politiquement cultivées finissent par préférer rester debout des nuits entières d’AG plutôt que de rejoindre les partis ce qui révèle bel et bien un extraordinaire échec de la classe politique dans sa globalité. C’est aussi, et surtout, l’amorce d’un péril bien plus dangereux que ne le sera jamais aucun rassemblement. En effet,  quand on lâche longtemps, en roue libre et sans qu’ils aient le sentiment d’être écoutés, un nombre grandissant de gens déjà las par de récents et répétitifs scandales et de nombreuses années de crise économique, la seule chose certaine dont on peut affirmer qu’il ressortira est une désespérante violence. La « Nuit Debout », dernier avertissement avant un sombre réveil voire l’aube dorée puante à la grecque ? Effrayant mais pas impossible. A suivre.

 

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